| Jean-Christophe Rufin : "Le changement de doctrine sur les otages est une bonne chose" |
Mardi 8 mars au matin, Jean-Christophe Rufin était l'invité d'un petit déjeuner de la fondation Thomas More sur l'actualité au Maghreb et au Sahel. L'occasion pour l'académicien, ex-ambassadeur de France au Sénégal, auteur du roman Katiba (Flammarion, 2010), basé dans les camps islamistes du Sahara, de faire le point sur la politique française dans la région.
Comment expliquez-vous l'opacité des informations sur le sort des otages français au Sahel? La France a changé de stratégie il y a huit mois, à partir de la mort de Michel Germaneau. Le changement a été complet. On est passé à une action offensive, ce qui signifie qu'il y a moins d'attention portée aux otages détenus et davantage d'attention accordée aux otages à venir. A mon sens, cette doctrine est bonne, elle a marqué un coup d'arrêt à la stratégie de plus en plus audacieuse des preneurs d'otages. Mais il faut réaliser que cette réponse armée entraîne aussi de façon quasi certaine la mort des otages. Les gardes qui les surveillent sont moins là pour éviter une évasion -évasion de toute façon impossible au milieu du Sahara- que pour les abattre en cas d'arrivée d'hélicoptères ou de toute autre attaque.Pour les otages d'Areva, officiellement, on ne négocie pas, car on est dans la doctrine nouvelle de Paris. Mais en même temps, comme ces otages ont été pris chez Areva, rien n'interdit à l'entreprise d'avoir ses propres canaux. Les contacts privés existent donc, mais discrets, d'où la chape de plomb autour de ces négociations.Cependant, la prise d'un gros butin, sept personnes, a provoqué des tensions au sein de l'organisation terroriste, chez les chefs, en Algérie, et même de chez Ben Laden, qui a d'ailleurs rendu public un communiqué, marque d'une reprise en main centralisée du mouvement. Avec l'affaire Areva, les groupes du Sahel, qui jusque là s'étaient franchisés Al-Qaïda sans que personne ne les prenne au sérieux, se sont donné une vraie posture djihadiste. D'où ces revendications plus générales, auxquelles eux-mêmes ne croient pas, sur le retrait des troupes françaises d'Afghanistan ou la remise en question de la loi sur la Burqa. Quelle politique la France mène-t-elle dans la région en matière de sécurité, et avec quels alliés? La France travaille avec la Mauritanie, le Burkina, le Niger, tous très demandeurs, mais aussi avec le Mali, même si son manque de moyens et ses difficiles équilibres politiques internes rendent la coopération en matière de sécurité compliquée. En revanche les Algériens, qui sont très accueillants avec les Américains, ne veulent pas travailler avec la France. Or l'Algérie est la solution et le problème de ces groupes terroristes. Ceux-ci sont en effet le sous-produit de sa guerre civile. Les Algériens les connaissent bien, ont beaucoup d'agents en leur sein, savent beaucoup de choses sur eux. Mais ils se posent systématiquement en rivaux de toute coordination qui peut être faite avec la France. Ça fait partie de leur stratégie pour nous tenir hors de la zone. Qui sont les preneurs d'otages au Sahara, ces fameux membres d'Aqmi, Al-Qaïda au Maghreb islamique? Ils sont souvent jeunes, un peu paumés, viennent de Mauritanie, du Mali, peu du Sénégal (où l'islam est beaucoup plus régulé par les confréries). Dans cet immense territoire qui va de la Mauritanie, à l'Est du Tchad et au Soudan, ils sont passés par des chaînes de recrutement djihadistes, souvent lorsqu'ils étaient en prison. Ils y ont été ré-islamisés et puis ont été envoyés en camp d'entraînement, où ils sont restés trois à quatre mois. C'est exactement le profil du jeune Mauritanien, auteur de l'attentat de l'ambassade de France à Nouakchott, il y a un an et demi.Leur quotidien est rude. Ils vivent dans le dénuement complet et la frugalité extrême, dont à mon avis Michel Germaneau est mort, bien avant l'assaut. Contrairement à l'Afghanistan, où existe une fusion entre combattants et population locale, ils sont très isolés dans le Sahara, où les populations sont peu nombreuses et souvent nomades. Ils évoluent dans un espace immense, très morcelé géographiquement et politiquement. Ils sont capables de faire 600 kilomètres pour prendre un otage. Très isolés, ils sont aussi très reliés au monde. Car ils sont équipés sur le plan technique. Grâce aux satellites, ils manient parfaitement la high-tech, savent envoyer via internet, des vidéos ou des communiqués aux chaînes de télévision. Mais, s'ils se savent surveillés, ils sont aussi capables d'envoyer quelqu'un à dos de chameau glisser un message à l'oreille d'un allié. Propos recueillis par Sabine Syfuss-Armand, chef de la rubrique "International" à Challenges, le mardi 8 mars 2011. |
| Mardi, 08 Mars 2011 18:57 |
Mardi 8 mars au matin, Jean-Christophe Rufin était l'invité d'un petit déjeuner de la fondation Thomas More sur l'actualité au Maghreb et au Sahel. L'occasion pour l'académicien, ex-ambassadeur de France au Sénégal, auteur du roman Katiba (Flammarion, 2010), basé dans les camps islamistes du Sahara, de faire le point sur la politique française dans la région.