| De la chute du régime de Ould Sid’Ahmed Taya au désordre politique actuel sur fonds de guerre au Mali (5) |
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Le président de l’Assemblée nationale, Messaoud ould Boulkheyr, ancien militant anti esclavagiste, a demandé la formation d’un gouvernement d’union nationale pour sortir de la crise, mais Aziz a refusé même d’en parler. Les partis de l’opposition réunis dans une coordination de l’Opposition démocratique (COD), dénoncent cet état de choses et demandent régulièrement, depuis deux ans, le départ pur et simple du président Aziz. Il est accusé de vouloir attendre l’élection présidentielle de 2014 pour se faire réélire, et obtenir la majorité au parlement et dans les mairies. De son côté, l’Union européenne, qui finance en large partie les élections mauritaniennes, a exprimé son inquiétude que les élections législatives et municipales ne soient pas encore prévues à la fin 2012. Aux dernières nouvelles, les élections devraient se tenir avant la fin de cette année, même si la participation des partis de l’opposition reste à confirmer. Les mouvements islamistes existent en Mauritanie depuis les années 1970, mais ils se sont répandus pendant l’époque de Taya, sous forme de mouvements d’étudiants et de syndicats ; puis sous une forme censée être « potentiellement violente » d’après le gouvernement au milieu des années 1990 ; ce qui a provoqué l’emprisonnement de nombreux activistes. Par la suite, l’islamisme politique a profité de l’appui des pétrodollars, de la guerre en Afghanistan et de la vague des mouvements islamistes dans le monde arabe et musulman des années 2000 pour prendre une forme structurée et développer un discours qui est resté dans le sillage du discours islamiste global, relativement modéré mais constituant une base arrière idéologique solide pour tout le spectre islamiste, y compris le mouvement jihadiste AQMI (Hindou mint Ainina, communication personnelle). De fait, la Mauritanie connaît, depuis une dizaine d’années, l’expansion d’un mouvement conservateur et fondamentaliste, de « retour aux sources de la religion », qui concerne, comme nous le savons, la plupart des pays du Maghreb et du Machreq ; ce fondamentalisme s’est politisé pour devenir « islamiste » et se manifeste par l’adhésion aux appels à la violence de groupes terroristes qui instrumentalisent l’islam. Le terrorisme islamique existe bel et bien dans la région saharo-sahélienne, au-delà des instrumentalisations de certains gouvernements qui agitent le danger terroriste pour justifier leurs méthodes répressives. En effet, certains auteurs dénoncent les agissements militaristes des gouvernements et vont jusqu’à nier l’existence de groupes terroristes ; ainsi par exemple l’anthropologue Jeremy Keenan accuse les gouvernements américain et algérien des prises d’otages et d’attentats dans le but d’installer des bases militaires dans la région et de s’assurer du soutien de leurs populations dans la « lutte contre la terreur » (Keenan, The Dark Sahara. America’s War on Terror in Africa, 2009). En Mauritanie, le mouvement religieux conservateur se manifeste par l’expansion des activités des imams des mosquées, qui, par exemple à Nouakchott, sont passées de 58 en 1989 à 914 en 2002 (Yahya ould El-Bara, communication personnelle). Ces imams sont largement financés par les États du Golfe et développent des activités censées socialiser en particulier les enfants, les jeunes et les femmes dans le cadre des « véritables valeurs de l’islam ». Un peu à la manière des Frères musulmans en Égypte. Leur succès dans les quartiers populaires de la capitale est très important. Ils s’occupent des plus pauvres, des enfants et des femmes. En particulier, ils ont réussi à changer la mode vestimentaire des femmes, qui depuis quelques années s’habillent avec des chemises de manches longues au dessous de leurs voiles, et certaines mettent aussi des gants et/ou des chaussettes ; choses inexistantes dans le passé récent. L’intolérance vis-à-vis de ceux qui ne suivent pas les coutumes islamiques est aussi exprimée ouvertement, ainsi par exemple si jadis les personnes se sentaient libres de faire ou non le ramadan, de nos jours ceux qui ne le font pas sont ouvertement critiqués [Ahmed ould Cheikh, communication personnelle]. Le développement des activités terroristes dans la région saharo-sahélienne agitdirectement sur l’endurcissement des discours anti-occidentaux et sur la mise en avant des « valeurs de l’islam ». Le « printemps arabe » n’a pas eu lieu dans le pays, dans tous les cas pas de la manière dont il s’est organisé et exprimé dans le reste des pays de la région. Certes, en 2011, il y a eu des manifestations contre le gouvernement, centrées sur les demandes de citoyenneté, mais sans remettre en question la séparation de la religion et du politique. Les idées progressistes existent bel et bien en Mauritanie, mais elles concernent un petit groupe de jeunes intellectuels qui se contentent de discuter dans les salons des maisons et dans certains cafés du centre de Nouakchott (modalité de socialisation récente elle aussi), et certains parmi eux passent à l’action en adhérant aux associations de défense des droits humains. D’autres se réunissent dans le cadre des partis et des associations, et la liberté d’expression actuelle leur permet de publier des communiqués, des articles d’opinion ou d’organiser des manifestations. Comme ailleurs dans le monde, les questions de société sont aussi discutées dans les réseaux sociaux et s’organisent autour de deux questions clés : l’islam et l’esclavage. Les groupes terroristes islamistes et leurs activités Comme nous le savons, depuis 2005, trois groupes terroristes se sont installés dans l’Ouest saharo-sahélien et utilisent le Nord du Mali comme centre de leurs activités : AQMI (2007), le MUJAO (2009), et Ansar Eddine (fin 2011). Cette région saharienne qui échappe au contrôle étatique a toujours été une zone d’échanges commerciaux entre les populations du Sahel, du Sahara et du Nord de l’Afrique. Dès le début des années 1990, elle est devenue un lieu de trafic de drogue et d’armes. L’implantation des groupes terroristes n’est donc pas étrangère à cette situation en tous points comparable aux régions amazoniennes de trafic de drogues où agissent également des mouvements terroristes et/ou d’organisations criminelles (Pérou, Colombie, Bolivie, Brésil). De son côté, le mouvement indépendantiste touareg, le Mouvement national de libération de l’Azawâd (MNLA) fut créé en octobre 2011 à partir d’un rassemblement du Mouvement national de l’Azawad, de l’Alliance Touareg Mali-Niger et de soldats déserteurs de l’Armée libyenne. Malgré leurs objectifs politiques distincts, le MNLA a établi des alliances avec les groupes terroristes de Naser Dine et d’AQMI, et finalement ont été vaincus militairement en juin 2012. Le terrorisme islamique d’AQMI s’est manifesté pour la première fois en Mauritanie le 4 juin 2005, lorsqu’une bande armée attaqua la garnison d’une lointaine base militaire saharienne à Lemgheity, et tua 15 soldats. Cette bande était dirigée par Abdelmalek Droukdel, devenu « émir » d’AQMI en 2005, le nouveau chef d’al-Qaeda, Ayman al Zawahiri, accepta son allégeance en 2006. L’importance médiatique du label « al-Qaeda » semble avoir joué un rôle central dans la relation, réelle ou virtuelle, établie entre les bandes armées du GSPC et les chefs d’al-Qaeda. Quel est le programme de Droukdel ? Il est ambitieux : intégrer tous les mouvements jihadistes du Maghreb et du Sahel, soutenir l’Irak et l’Afghanistan, utilisant le sud de l’Algérie et le nord du Sahara comme zones de repli et de formation militaire et idéologique des militants. Cela pour la partie « idéologique islamique », car une partie fondamentale des activités d’AQMI est le trafic de drogue, la prise d’otages occidentaux et autres activités criminelles. Abdelmalek Droukdel (Source : Le Monde). En 2007, quatre touristes français furent pris en otages en Mauritanie et furent exécutés par les ravisseurs, des jeunes mauritaniens, trois parmi eux ont été condamnés à mort pour ces crimes le 20 mai 2010. Plusieurs embuscades furent menées par AQMI en Mauritanie : le 27 décembre 2007 à Ghallawiya, et le 15 septembre 2008 à Tourine, où 11 soldats mauritaniens furent tués. Cette dernière action fut menée par le chef de guerre Mokhtar Belmokhtar, fondateur de la katiba GIA en 1992, membre du GSPC en 1998, grand trafiquant de drogue, d’armes et de cigarettes (ce qui lui vaut le surnom de « monsieur Marlboro »). Il tisse des liens étroits dans le Nord du Mali avec les chefferies traditionnelles, épouse des femmes maliennes et s’affranchit de la direction de Droukdel entre 2007 et 2008. Belmokhtar occupe un rôle de premier plan dans le conflit armée au Nord du Mali, et il était secondé par Abou Zeid (Mohamed Ghadir ?), un autre chef algérien issu du FIS et du GIA qui se réclame « véritable jihadiste », ce qu’il tentera de prouver en assassinant l’otage britannique Edwin Dyer en 2008 ; et l’otage français Michel Germaneau en juillet 2010. Abou Zeid a été tué au Nord du Mali en février 2013. En 2009 il y eut plusieurs attentats en Mauritanie. Le 23 juin un professeur nord-américain fut tué à Nouakchott par deux jeunes (apparemment issus du groupe servile bidân) d’AQMI. Le 17 juillet la Police s’affronte aux assassins du nord-américain qui furent capturés. Le 8 août il y eut un attentat suicide près de l’ambassade de France et deux gendarmes français furent blessés. Le 28 septembre l’armée arrête 7 jihadistes d’AQMI près du Mali. Le 29 novembre 3 espagnols furent enlevés à Nouakchott, trois jours avant 3 français avaient été enlevés au Mali. Le 18 décembre, 2 touristes italiens furent enlevés. Le 31 décembre, AQMI demande 4,8 M€ pour libérer les 3 espagnols. Le 26 février 2010, l’armée mauritanienne capture 3 jihadistes d’AQMI et en capture 18 autres dans la région de Chagatt (Nord-est). Le 25 mai les 3 jeunes, accusés d’avoir tué 4 touristes français à Aleg, furent condamnés à mort, et 9 autres condamnés à prison. En juillet, le gouvernement adopte une Loi contre le terrorisme qui facilite le « repentir » des terroristes qui déposent les armes. Le 11 juillet il y eut une expédition franco-mauritanienne pour libérer Michel Germaneau, mais elle tourna mal et l’otage fut tué par Abou Zeid. Le 25 août une colonne d’AQMI attaqua la caserne de Nema et vole des armes. En septembre 2010, Abou Zeid organise la prise de 7 otages d’Areva à Arlit (Niger), où il fit la connaissance du chef d’Ansar Eddine, Ag Ghali. Les otages furent libérés. Plus tard, il devint l’intermédiaire entre AQMI et Ansar Eddine au Mali. Le 18 septembre, d’autres combats ont lieu entre l’armée mauritanienne et AQMI au nord du Mali (Ras el Ma, près de Tombouctou). Il y eut 12 jihadistes et 5 mauritaniens tués. Le lendemain on fit un raid aérien. AQMI affirma avoir tué 19 mauritaniens et dénonce la présence de soldats français sur le sol mauritanien. Le 20 octobre, 3 jihadistes furent condamnés à mort pour une fusillade qui tua un policier. Le 21 novembre, l’armée mauritanienne affirme que 28 jihadistes, dont certains avaient 14 ans, ont déserté et se sont rendus. Le 20 décembre, l’armée démantèle le réseau de trafic de drogue dit « Polisario » (car 90% des membres sont Sahraouis), dans le nord du Mali. Après 2011, les actions d’AQMI vont se déplacer surtout au nord du Mali. Le second groupe armé de la scène mauritano/malienne est issu d’une scission d’AQMI en 2009, lorsque le chef de guerre mauritanien Hamada ould Mohamed Kheirou s’éloigne de Droukdel et fonda le « Mouvement pour l’unicité et le jihâd en Afrique de l’Ouest » (MUJAO). Kheirou était connu des autorités mauritaniennes depuis 2005, lorsqu’il fut capturé pour avoir attaqué une mosquée qui, d’après lui, n’était pas « véritablement islamique ». Il réussit à s’évader habillé en femme ; en 2009 il fut capturé à Bamako et fut relâché en 2010, lors des négociations pour la libération de l’otage Pierre Carmatte. Kheirou avait intégré AQMI en 2009 au Mali, mais très vite, il critiqua Droukdel parce qu’il nommait des chefs algériens aux postes importants et ne distribuait pas bien les butins de guerre. En 2011, il s’affranchit de la hiérarchie de Belmokhtar et de son lieutenant Abou Zeid et, à la fin de l’année, il fonda le MUJAO avec des jihadistes Noirs (Sénégalais, Maliens, Guinéens), dont ceux de la secte Boko Haram du Nigeria. Kheirou est considéré comme étant très dangereux et son mouvement radical attire plus de jeunes jihadistes mauritaniens, algériens et noirs qu’AQMI (Le Calame, octobre 2012). En octobre 2011, ses hommes prirent 3 otages à Tindouf ; le 3 mars 2012 ils firent un attentat à la gendarmerie de Tamanrasset, en avril ils prirent 7 algériens en otage à Gao. Parmi les chefs de guerre du MUJAO se trouvent : Abdel Hakim Sahraoui (Gao), Oumar Hamada (arabe de Tilemsi, nord Gao), et Bilal Hicham (nigérian). En juin 2012, le MUJAO, en alliance avec AQMI, réussit à expulser les Touareg du MNLA de Gao. Les actions de guérilla menées actuellement à Gao sont le fait des hommes du MUJAO et, selon les sources françaises, les villages proches de cette ville ont été gagnés à leur cause (Jeune Afrique du 12 février 2013). Le troisième groupe armé du Mali est Ansar Eddine, il représente un mouvement touareg d’islamistes qui était proche du MNLA. son dirigeant est Iyad Ag Ghali, 54 ans, un homme des Ifoghas de Kidal, qui a fait ses armes en Libye, au sein de la Légion islamique. A la fin 1990, avec les Accords de Tamanrasset mettant fin au soulèvement touareg, les dirigeants se divisèrent et Ghali fonda le Mouvement populaire pour la libération de l’Azawâd. En 1999, il se radicalise avec le Jammat al Tabligh du Pakistan, mais ne prône pas le jihâd. En 2003, Bamako lui demande son intermédiation pour libérer les 32 otages européens de Abou Zeid. En 2010 il négocie encore la libération d’otages à Kidal. Dans le cadre de la réactivation des revendications des Touareg face à Bamako, Ghali prétend à la direction du MNLA fondé en juillet 2011. Mais on le juge trop proche d’AQMI et d’Alger, il décida alors de fonder un mouvement séparé, Ansar Eddine. Le mouvement de Ghali attire non seulement des Touareg mais aussi des Sahraouis et des « Arabes » du Mali, qui sont en fait des Bidân de la confédération des Awlâd Brabish, mais aussi des Kunta et des Awlâd Da’ud. Son lieutenant est Oumar ould Hamaha, un targui de Tombouctou, idéologue et chef de guerre qui a menacé la France d’attentats suicides. Ghali a établi une alliance importante avec le successeur de l’amenokal [chef politique traditionnel] des Ifoghas, charge à laquelle il avait prétendu sans succès. L’amenokal Intallah Ag Attahar choisi son fils Alghabass Ag Intallah pour lui succéder. Intallah est très respecté dans le Nord du Mali, il est devenu l’ambassadeur d’Ansar Eddine, et l’intermédiaire avec Bamako car il est également député. Source : Adrar Info (Mauritanie |
| Lundi, 10 Mars 2014 13:01 |
Crise institutionnelle, avancée de l’intégrisme et activités terroristes : 2011-2012 Le parlement mauritanien devait être renouvelé en novembre 2011, conjointement avec les Maires du pays, mais depuis lors le gouvernement repousse sans cesse la date des élections et demande la fin du recensement en cours pour organiser le scrutin.