Monsieur De Kerchove, qu’est-ce qui handicapent les pays du Sahel dans leurs efforts de lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière organisée ?
Notre expérience montre que s’il n’y a pas un très haut niveau d’intégrité - depuis les services de renseignement jusqu’aux services judiciaires - la lutte (contre le terrorisme, ndr) ne sera pas efficace, ni effective. Il est donc nécessaire d’améliorer la gouvernance et surtout la lutte contre la corruption dans cette région. Le deuxième élément qui reflète par ailleurs notre stratégie de développement et de sécurité concerne la nécessité indispensable d’être attentif au développement de territoires qui ont été jusqu’ici délaissés, notamment à travers des projets porteurs d’emplois. On sait bien que s’il n’y a pas d’emploi, les jeunes peuvent être tentés par des aventures dans le crime organisé ou dans le terrorisme. Dans des villes comme Kidal ou Gao, c’est un phénomène quasiment certain. Et ceci renvoie à un autre problème de gouvernance. Le Sahel est en effet une région qui connaît un taux de croissance démographique énorme, plus de sept enfants par femme, dans un contexte où l’emploi reste très précaire. Il s’agit là d’un défi majeur pour les pouvoirs publics car une politique de limitation ou de contrôle de cette croissance démographie est cruciale. Troisième élément, en ce qui concerne les politiques destinées à lutter ou à prévenir le terrorisme et la criminalité organisée, il est nécessaire de reconstruire une chaine pénale complète et efficace. Cela ne sert à rien d’avoir un service de renseignement ou une police efficace, si en aval la justice n’est pas capable de condamner les criminels et les terroristes.
Pour le moment l’accent est beaucoup plus mis sur la reconstruction de l’armée et la formation de la police, notamment au Mali. Il faudrait fournir plus d’efforts sur le volet judiciaire. On constate par exemple que certaines personnes arrêtées dans le cadre de l’opération Serval sont relâchées, tout simplement parce les preuves à charge n’ont pas été collectées correctement et que les juges ont considéré qu’elles ne sont pas suffisamment solides pour justifier une condamnation. Il faut donc une chaine pénale complète. Il faut aussi améliorer la coordination des acteurs. Une des choses qui m’a beaucoup frappé lors de ma dernière visite au Mali en janvier, c’est le fonctionnement en solo de ces différents acteurs. L’information collectée par la police remonte au chef de la police sans être partagée avec la gendarmerie. Il y a un grand besoin d’organiser la coordination de l’action des différents acteurs dans chaque pays et à l’échelle régionale.
Comment expliquez-vous ce manque de coordination?
Il n’y a pas assez de confiance entre les Etats et, surtout, il n’existe pratiquement aucun mécanisme capable d’assurer une coordination entre les différentes polices, les différents corps judicaires, voire entre les différents services de renseignement. À cela s’ajoute un manque de créativité dans la prévention de la radicalisation, le dernier axe sur lequel nous devrions faire plus d’efforts. Après l’intervention Serval, j’ai voulu réfléchir à un projet de soutien à l’URTEL, le réseau des 300 radios libres maliennes, pour améliorer la stratégie de communication.
Pour résumer, mes grandes priorités dans le dossier sahélien sont l’amélioration du volet pénal contre le terrorisme et de la coopération régionale entre les acteurs, travailler sur la prévention et améliorer aussi la synergie entre les instruments qui sont déployés pour lutter contre le crime organisé, en particulier les trafics de drogue.
Des quatre axes que vous avez évoquez, quels sont ceux dans lesquels vous voyez des progrès significatifs ?
À l’échelle régionale, il y a des initiatives de l’Algérie avec le Semoc et l’UFL. Nous sommes entrain de construire le Collège Sahélo-saharien de sécurité, un collège virtuel, en y associant différents responsables de la police, de l’armée et de la chaîne pénale, notamment des magistrats et des juges, pour définir une politique criminelle de dimension régionale, avec l’appui d’Interpol. Je citerais aussi un autre projet que nous finançons – le Western Africain Policy information system – dont l’objectif est d’aider chacun des pays de la sous-région à se doter d’une base de données policières et de les mettre en réseau, mais on est qu’au tout début. En matière de prévention, il existe quelques expériences que nous menons, notamment en Mauritanie avec les jeunes, nous ne sommes pas assez avancés.
À la demande de Niamey, l’Union européenne a déployé au Niger une mission civile de paix visant à le renforcement des capacités des forces de sécurité de défense du pays, matière de lutte contre le terrorisme et le crime organisé transfrontalière, dénommé EUCAP-Sahel Niger. En dehors de ce dispositif dont le mandat se limite essentiellement à des formations spécialisées, de quels autres instruments l’Union européenne dispose-t-elle pour aider les pays du Sahel à lutter contre les menaces sécuritaire auxquels ils sont actuellement confrontés et comment ces mécanismes peuvent-ils être déployés ?
Les européens s’efforcent le plus possible à mobiliser la palette complète des instruments dont l’UE dispose. La seule chose dont nous ne disposons pas, c’est une capacité de projection militaire telle que les français ont pu le faire dans l’opération Serval. Pour le reste, je pense que nous sommes entrain de trouver une cohérence entre ces instruments. Le conseil (européen, ndr) a d’ailleurs nommé un représentant spécial qui a notamment pour tâche de coordonner ces différents instruments, en particulier l’instrument stabilité. Il s’agit d’un double programme, de long et court termes. Sur le long terme, nous disposons d’un programme de renforcement des capacités de lutte contre le terrorisme que nous appelons ‘Counter-terrorism Sahel’, qui tente de mettre sur pied ce collège sahélo-Saharien de sécurité que j’ai évoqué auparavant en se concentrant sur le Niger, le Mali et la Mauritanie. C’est un programme de 6,7 millions d’euros que nous cherchons à étendre au Sénégal et au Burkina Faso. Nous cherchons à améliorer l’efficacité de la police, l’analyse criminelle, l’analyse de scènes de crime, le renforcement des législations, la mise en place de tribunaux spécialisés à Nouakchott, à Niamey et à Bamako. Sur le court terme, une semaine après le lancement de l’opération Serval, nous sommes parvenus à mobiliser 20 millions d’euros pour essayer de répondre à des besoins urgents de sécurité tels que la sécurisation des sites sensibles à Bamako, la protection de l’aéroport et des vols commerciaux, le renforcement des moyens de la police, en particulier du groupement d’intervention de la gendarmerie nationale à Bamako. Nous avons aussi aidé les trois corps (de la sécurité malienne, ndr) - police, gendarmerie et garde nationale - à se redéployer dans le Nord du Mali.
De quelle manière ?
Au fur et à mesure que l’armée a reconquis cette région, notre objectif a été de réaffirmer la présence de l’Etat par ceux qui ont la charge quotidienne d’assurer la sécurité dans les villes et autour des villes. Cela s’est traduit par la fourniture de moyens de communication et de télécommunications, ainsi que de moyens en informatique. Nous avons même été jusqu’à acheter des chameaux ou des dromadaires pour la garde nationale, qui fait office de police des frontières avec l’Algérie. Des programmes de prévention, comme le programme URTEL, font aussi partie des instruments de stabilisation à court terme. Il y enfin de nouvelles méthodes que l’UE a adoptées qui consistent à mobiliser la politique européenne de sécurité et de défense à travers des missions civiles et militaires. Au Sahel, nous avons mis en place trois missions, et nous espérons qu’une quatrième puisse voir le jour. Au Niger, il y a EUCAP, une mission composée d’une cinquantaine de conseillers en charge d’aider à la réforme du secteur de la sécurité. Au Mali, l’EUTM a envoyé plus de 200 formateurs pour reconstruire l’armée malienne, alors qu’en Lybie, EUBAM et ses soixante formateurs mènent une opération de renforcement de contrôle aux frontières extérieures. Nous envisageons de lancer à Bamako une mission civile semblable à EUCAP-Niger pour la formation de la police. Ces missions ne se limitent pas au simple envoi de quelques experts, car elles vont permettre de constituer un embryon de réseau au niveau régional.
Que faire pour que les efforts déployés sur le court terme au niveau de la sécurité puissent produire les effets escomptés sur le moyen et long terme ?
En associant la sécurité au développement. C’est toute l’approche de la ‘Stratégie Sahel’, à travers laquelle nous réfléchissons à une meilleure utilisation du fonds européen du développement. L’UE octroie aux pays sahéliens des centaines de millions d’euros pour qu’ils puissent se développer, lutter contre la sécheresse, la pauvreté, la détresse des jeunes, la violence, etc. Plutôt que d’essayer à utiliser toute cette aide, nous avons adopté une approche conjuguée sécurité et développement. Il y a par exemple des programmes importants de plusieurs dizaines de millions pour développer la justice au Niger, au Mali et en Mauritanie. La justice est en effet un moyen pour être plus efficace contre le terrorisme, un moyen aussi d’assurer une plus grande cohésion sociale. Dans certains territoires, des groupes terroristes assurent eux-mêmes la justice car l’Etat n’est pas capable de le faire. C’est le cas de l’Afghanistan, où les talibans ont profité de l’absence de l’Etat pour assurer une justice certes violente, mais rapide. Et cela a joué en leur faveur car cela permet aux groupes terroristes d’obtenir plus facilement le soutien des populations locales.
Le 4 juillet dernier, le Sénat français a publié un rapport d’information très fouillé sur la situation dans le Sahel. Selon un des auteurs du rapport, le sénateur Jean-Pierre Chevènement, dans cette région « le risque islamiste est sous-estimé », et notamment le lien entre « certains mouvements terroristes – le mouvement MUJAO dans la boucle du Niger par exemple - et les populations locales ». Partagez-vous ce point de vue ? Si oui, ne pensez-vous pas que – au-delà des Etats de la région – les puissances internationales ont été en quelque sorte aveugles par rapport à ce phénomène ?
Il est souhaitable que l’on s’interroge sur le développement au Sahel d’un islam qui n’est pas l’islam traditionnel de cette région, avec des fonds venants de l’étranger. Cela fait six ans que je suis à ce poste et j’essaye toujours de ne pas faire de lien entre islam et terrorisme, mais il y a une transformation qui pose question. La Mauritanie, par exemple, est un pays qui en moins de dix ans est passé d’un islam malékite modéré vers une société très conservatrice de type wahhabite avec des financements venant en grande partie des pays du Golfe (arabe, ndr). Quand vous voyez l’influence qu’a Mahmoud Dicko (président du Haut conseil islamique du Mali, ndr) à Bamako, on voit là aussi une transformation qui n’est pas encore semblable à celle qu’on a vue en Mauritanie et dans une moindre mesure au Niger. C’est un phénomène sur lequel il faut s’interroger. Il y a notamment des réseaux d’écoles coraniques en dehors du système scolaire officiel qui, comme en Afghanistan et au Pakistan, cherchent à promouvoir un certain islam et qui surtout ne forment pas les jeunes à trouver un emploi. Au Bangladesh ou au Pakistan, apprendre le coran par cœur ne vous prépare en rien à trouver un emploi à l’âge adulte et ne développe pas le sens critique. Ce phénomène a été dénoncé par certaines femmes du Sahel lors d’une réunion organisée à Bruxelles par Mme Ashton et dont le message principal a été le suivant : « de grâce délivrez-nous de cet islam qui n’est pas notre islam historique et qui nous pose beaucoup de problème aux femmes ».
Toujours à propos du rapport publié par le Sénat français, les rapporteurs insistent sur la nécessité de relancer la « stratégie Sahel » de l’UE en la centrant « sur de nouveaux territoires sensibles tels que la Libye et le Niger » et de « sensibiliser davantage les partenaires européens de la France sur la montée des risques au Sahel » car à ce jour, « les Etats Unis restent aujourd’hui le principal soutien » de la France « au Mali et au Sahel ». N’est-ce pas là une démonstration que la France a été abandonnée par ses partenaires européens sur le dossier Sahel et que l’UE a une nouvelle fois démontré ses limites d’intervention politique et militaire en Afrique ?
Je ne partage en rien cette analyse que l’on retrouve dans pas mal de journaux français. Elle est fort injuste. Les traités européens font que l’UE n’a pas d’armée qu’elle peut déployer aux cotés des soldats français dans l’opération Serval. Nous ne sommes pas une puissance militaire offensive. En revanche, cela fait bientôt cinq ans que j’attire l’attention sur l’importance du développement de la criminalité organisée et du terrorisme au Sahel, une zone du monde qui se trouve aux portes de l’Europe. Lorsque j’ai commencé à le faire, le Sahel était une préoccupation essentiellement française et accessoirement espagnole, cette région n’intéressait pas les autres Etats membres. Malheureusement, suite aux récents développements, les 28 Etats membres sont parfaitement conscients et déterminés, et le Sahel est devenu une priorité numéro un de l’action extérieure de l’Union. Et ce aussi bien dans le cadre de la politique étrangère que de la politique de développement. Lorsque vous observez les montants que l’Union Européenne et les Etats membres accordent au Sahel, je peux vous dire qu’il n’y a aucune puissance au monde qui puisse nous rivaliser. On parle de centaines de millions d’euros !
Les moyens déployés sont particulièrement considérables. Nous avons un représentant spécial, des militaires, des policiers, le Sahel est une région sur laquelle nous travaillons tout le temps. Il n’y a pas une réunion des ministres européens des Affaires étrangères où le Sahel n’est pas évoqué. Dire que nous négligeons cette région est donc faux, je ne suis pas du tout de cet avis. Au contraire, je suis épaté par la mobilisation de l’UE sur ces questions et sur le consensus qui a été construit. D’ailleurs, nous avons organisé une conférence des donateurs sur le Mali qui a abouti à des promesses de dons de plus de 3 milliards d’euros, c’est absolument remarquable. A Bruxelles il y a avait une douzaine de chefs d’Etats de la région. Personnellement, je trouve qu’au contraire l’Union Européenne a montré un leadership certain sur ce dossier. En revanche, le défi consiste aujourd’hui à aller au-delà du Mali, du Niger et de la Mauritanie pour s’interroger sur la région dans son ensemble et les risques d’impact vers la Lybie et le Nigeria, avec des développements préoccupants. Notre focus doit s’élargir. Les britanniques parlent de ‘North-WestAfrica’, une sorte de définition géographique qui va de l’ouest de l’Afrique jusqu’au Nord. Dans chacune de mes interventions, j’insiste désormais sur l’importance d’avoir une approche beaucoup plus intégrée avec le Nord de l’Afrique, les pays du printemps Arabe, en particulier la Libye et la Tunisie, jusqu’à la Syrie. Et on ne peut plus dire que d’un côté il y a le Sahel et de l’autre côté un problème Libyen ou un problème Syrien.
Nous voyons des jeunes, notamment Européens, qui partent vers la Libye pour aller dans des camps d’entrainement dans le sud Libyen, où l’on compte trois camps. De là, ils n’ont aucune difficulté à se rendre en Syrie pour participer à la lutte des groupes islamistes comme al-Nosra. Or, ces jeunes risquent de revenir. Ces personnes ont un passeport européen, tunisien ou marocain. Ceci démontre que l’on ne peut plus résonner par silo. Le service d’action extérieure cherche à développer une réponse plus musclée sur la Libye. Il s’agit d’un dossier extrêmement compliqué car l’absence d’Etat rend très difficile la possibilité d’y trouver des partenaires. Nous venons de nous mobiliser sur la Tunisie qui a accepté de lancer un exercice de réforme de son secteur de la sécurité avec l’Europe. Nous n’avons pas encore l’accord de l’Egypte. Et Dieu sait si ce sera important car ce pays est en train de devenir un sanctuaire, notamment le Sinaï. Plus au Sud, nous avons tout récemment décidé d’allouer une aide de 13 millions d’euros au Nigeria pour permettre au gouvernement nigérian de développer une politique de prévention plus efficace contre le terrorisme et de le combattre en respectant des droit de l’homme.
Suite à l’intervention militaire française au Mali, certains experts prévoient deux scenarios possibles dans la région : d’un côté, une régionalisation des groupes terroristes à travers des actes de terrorisme perpétrés dans l’ensemble de la région, sur le modèle des Shabaab de la Somalie, ou bien au contraire une réorganisation clandestine de ces groupes terroristes sur le territoire malien avec le spectre d’une guerre asymétrique, un scénario redouté par les Nations Unies. Quel est votre avis sur cette question ?
Je ne crois pas que ce soit l’un ou l’autre. Il y a une africanisation d’Al-Qaïda, avec des liens qui se sont établis entre Aqmi et les autres groupes comme le Mujao, Ançar Eddine, etc.sans oublier le Nigeria avec Ansaru, la partie de Boko Haram qui a plutôt un agenda régional, voire global. On voit s’établir des liens qui ne sont pas encore très structurés, mais qui pourraient le devenir, comme ceux qu’ont réussi à tisser Boko Haram et Al Shabab en Somalie. Nous savons d’ailleurs qu’auprès d’Al Shabab, il y a des combattants étrangers qui cherchent à se redéployer. Il y a aussi clairement au Mali un effet d’éclatement des groupes à la suite de l’opération Serval, qui a permis de neutraliser la moitié des 1500 combattants recensés. Certains de ces combattants ont péri, d’autres ont été arrêtés, d’autres encore sont retournés chez eux. Malheureusement, il y a encore 700 combattants qui se trouvent dans le grand Gao, cachés dans les populations, et dont une partie est restée dans les Adrar des Ifoghas et près de la frontière mauritanienne. Il me parait assez clair que ces groupes attendent un retrait partiel des forces françaises pour mener des attaques asymétriques.
Fin 2002, la Banque mondiale annonce la très forte probabilité d’un colossal gisement d’hydrocarbures entre le sud de l’Algérie, le nord du Mali et l’est de la Mauritanie. Trois mois plus tard, c’est précisément dans cette région que débuta la mise en spectacle du terrorisme dans l’espace saharo-sahélien, avec l’enlèvement de touristes européens par le GSPC. Depuis, de très nombreux indices et coïncidences tendent à prouver que l’enjeu réel de la situation est le contrôle des richesses du sous-sol saharo-sahélien. Néo-colonialisme ou développement durable ? La coloration religieuse du prétexte sécuritaire contribue-t-elle à éclairer ou à détourner ce légitime questionnement des populations saharo-sahéliennes ?
Je ne suis jamais très inspiré par les analyses basées sur des conspirations. Mais si je devais être un peu cynique, je pense que ce ne serait pas mal si l’Union Européenne pouvait faire preuve de plus de cynisme. Ici l’histoire nous prouve que l’UE a une volonté permanente de promouvoir le développement dans ces pays. Ceci dit, tant mieux si les gisements que vous évoquez existent. Ce serait une bonne nouvelle !
Mais vous savez que certains experts soutiennent que la France est intervenue au Mali pour protéger ses intérêts géostratégiques au Niger, notamment les mines d’Areva…
Je n’y crois pas un seul instant ! Et d’ailleurs, d’un point de vue théorique, je pense que vouloir protéger ses sources d’approvisionnement n’est pas en soi scandaleux. C’est dans l’intérêt des populations, et c’est dans l’intérêt du développement européen. Donc quand bien même les accusations que vous évoquez seraient fondées, cela ne me poserait aucun problème. Mais ce n’est pas le cas. En réalité, l’Union Européenne voudrait que les pays au Sud de la Méditerranée se développent selon les principes de l’économie de marché et respectent l’Etat de droit. Ce sont les deux facteurs qui ont permis aux ex pays de l’Est de l’Europe de se développer. Sur le plan strictement économique, la meilleure manière pour l’UE de conquérir de nouveaux marchés, c’est d’avoir des voisins qui se développent selon des standards de l’économie de marché et de l’Etat de droit. Regardez la Pologne ou la Turquie aujourd’hui, ce sont des marchés formidables car dans ces pays, il y a des règles solides et de la stabilité. Comme vous le voyez, ce n’est pas uniquement une question de gisements. L’UE cherche avant tout un environnement stable, le cas de la RDC nous montre que l’instabilité n’est pas dans l’intérêt des populations locales, ni dans le nôtre. Je ne trouve donc pas malsain que l’UE se préoccupe de ses intérêts, au contraire je trouve cela excellent !
La médiatisation à outrance du terrorisme à visage islamique tend à exaspérer les relations, notamment en Europe, entre les non-musulmans et les musulmans. Que fait, concrètement, l’Union européenne pour apaiser le climat ?
Aussi bien dans notre communication que dans nos politiques de financements et d’intervention, nous sommes soumis à un défi permanent qui consiste à insister sur le fait que l’Europe ne fait aucun lien entre la religion et le terrorisme. D’ailleurs au sein même de l’UE, nous sommes confrontés à des formes de terrorisme qui n’ont rien à voir avec la religion. La lutte contre le PKK est exclusivement politique. Le Hezbollah, dont la branche armée vient d’être inscrite dans la liste des groupes terroristes, est certes un mouvement musulman chiite, mais il n’est pas impliqué dans des guerres religieuses, il s’agit plutôt de luttes internes au Moyen-Orient. Moi-même j’ai essayé d’être très attentif sur le vocabulaire que j’emploie. Je n’ai jamais parlé de terrorisme islamiste, mais de terrorisme lié ou inspiré par Al Qaeda. Le terrorisme est une entreprise criminelle. Nous avons à faire avec des criminels qui ont voulu manipuler la religion pour essayer de trouver une sorte de justification ex post à des comportements purement criminels. Il faut donc être très attentif dans la communication. Ceci dit, il faut regarder ce phénomène en termes de facteurs qui peuvent favoriser le développement du terrorisme. Nous devons donc améliorer la démocratie, le respect des droits de l’homme et la bonne gouvernance dans les pays Tiers. En même temps, chez elle l’Europe doit favoriser l’intégration et lutter contre les discriminations. Ce n’est pas parce que vous êtes discriminés et que vous êtes pauvres, que vous allez tomber dans le terrorisme, mais ce sont des facteurs propices au développement du terrorisme. Il est important là aussi d’avoir une bonne stratégie médias. La présidence lituanienne de l’Union Européenne qui vient de démarrer a fait de cette question une priorité et nous allons nous interroger sur la question de savoir si nous développons une stratégie de communication suffisamment efficace sur ce sujet. Nous devons éviter l’impression qu’en Europe il y aurait une fixation des politiques de lutte anti-terrorisme de l’UE contre l’Islam. Ce n’est pas du tout le cas. Il est tout aussi important d’améliorer la formation de journalistes, y compris dans le monde musulman, afin d’éviter le type de stéréotypes que je viens d’évoquer et qui ne font que maintenir des perceptions biaisées. Au Pakistan, au Yemen et désormais au Sahel, il y a un volet pour soutenir une presse libre et professionnelle.
Du coup d’Etat des militaires algériens, en 1991, à celui de leurs homologues égyptiens, au début de ce mois, les règles démocratiques sont banalement bafouées, sitôt qu’il est question de projet politique islamique. A l’inverse, nombre de luttes se réclamant de l’islam en piétinent les plus fondamentales règles d’humanité. Incompatibilité de nature qui pervertirait les plus nobles valeurs des deux systèmes ? L’Europe agit-elle et, le cas échéant, comment exactement, pour promouvoir un champ commun de vertus ?
La boussole de l’Union Européenne se résume à la bonne gouvernance, à la promotion de la démocratie, aux droits de l’homme et à l’Etat de droit. Les élections ne sont pas la seule expression de la démocratie. Il est nécessaire de favoriser une presse libre, une société civile active, un pouvoir judiciaire indépendant, une économie en bonne santé. C’est ça le projet européen, et non pas de choisir une option politique plutôt qu’une autre. En Tunisie, nous sommes actuellement en train de dialoguer avec Ennahdha, un mouvement semblable aux Frères musulmans, dont nous n’avons jamais contesté la victoire aux dernières élections. Les récents évènements en Egypte posent par contre question puisque l’on a une intervention militaire pour renverser un gouvernement élu. En tout cas je ne pense pas que l’Union Européenne ait une politique à dimension variable selon qu’au pouvoir il y ait un groupe islamique ou pas.
Propos recueillis à Bruxelles par Joshua Massarenti (Afronline.org) et retranscris par Aminata Traoré (Les Echos).
Cette interview a été réalisée dans le cadre d’une initiative éditoriale sur le Sahel qui associe Les Echos et le réseau radiophonique Jamana (Mali), Sud FM (Sénégal), Le Calame (Mauritanie), Radio Anfani et Le Républicain (Niger), Radio Horizon FM et Le Pays (Burkina Faso), L’Autre Quotidien (Bénin) et Afronline.org (Italie).
Source:http://www.lecalame.info