Nécessaire Contradition Ousmane DIAGANA & Gourmo LO (extraits) |
J’ai fait mon école primaire à Nouakchott (Ecole du marché), Kaëdi et Boghé. Ensuite j’ai fréquenté le collège de Boghé puis le lycée de Nouakchott jusqu’au bac en 1975. J’ai poursuivi mes études de droit à l’université de Tunis et y ai obtenu la Maîtrise en 1979, puis à Nancy ( France) où j’ai soutenu une thèse de Doctorat d’Etat en Droit public en 1985 après un DEA, et après avoir été Auditeur à l’Académie de Droit International de la Haye et obtenu un Certificat de Relations internationales de Dubrovnik ( ex Yougoslavie) en 1981…
Après mon doctorat, j’ai été recruté à l’Université de Nouakchott en 1985 et y ai exercé jusqu’en 1989. A cette date, j’ai été envoyé en France par le Gouvernement mauritanien et la Coopération française (qui m’a accordé à cette occasion une bourse) pour me présenter au concours d’agrégation français. Profitant du climat de chasse aux sorcières contre les négro-africains et les militants démocrates, le pouvoir, en violation des règles les plus élémentaires de la Fonction publique m’a radié de l’Université en raison de mes prises de position publiques (radios internationales) contre la dictature, en particulier sa politique de déportations des populations de la Vallée et d’élimination physique des cadres militaires négro-africains. En 1990, je fus admis au concours de recrutement au poste de Maître de Conférences à l’Université du Havre où j’enseigne depuis lors. Parallèlement à l’enseignement, je suis inscrit au barreau de Nouakchott et exerce la profession d’avocat depuis le coup d’Etat de 2005, grâce à la détermination personnelle de mon confrère et ami Mahfoudh Ould Bettah, ancien Bâtonnier et alors Ministre de la Justice, puisque l’on m’avait jusqu’à cette date refusé de prêter serment pour les mêmes motifs politiques alors que j’étais inscrit depuis 1986 ou 87 ! Je suis également consultant international et, à ce titre, ai appartenu à l’une des équipes de suivi des Nations unies pour l’application des accords de Green Tree entre le Nigeria et le Cameroun (en 2007-2008), Politiquement, j’ai été militant du Mouvement National Démocratique (MND) depuis l’âge de 13 ou 14 ans ( depuis le collège), sans discontinuer jusqu’en 1998, date à laquelle le MND est sorti de sa longue clandestinité pour annoncer sa disparition et la création d’un parti politique démocratique de masse, l’Union des Forces de Progrès dont je suis membre de la direction comme responsable des Affaires internationales. J’ai été longtemps responsable Europe de l’UFD/ ère Nouvelle avant d’occuper le même poste pour l’UFP après la dislocation de l’UFD. Depuis toujours, j’ai des convictions fortes de Gauche, parce que je crois profondément au progrès social comme nécessité historique, suis opposé à l’impérialisme et à la domination des peuples et crois qu’en définitive ces derniers sont les seuls vrais moteurs de l’Histoire, quelque soit l’importance des leaders et la force de leurs idées ou convictions. Je crois enfin que, pour nous les mauritaniens, par delà notre diversité, notre préoccupation centrale doit toujours être d’aimer le peuple, le servir en l’unissant et en lui indiquant le meilleur chemin possible pour atteindre son indépendance complète, sa dignité et sa réelle prospérité commune.
OCVIDH : A vous Ousmane DIAGANA
Je voudrais d’abord vous remercier de l’opportunité que vous m’offrez de dialoguer avec mon frère aîné, mon ami et non moins concurrent politique, pour ne pas dire adversaire politique, le professeur LO GOURMO Abdoul que je salue au passage. Nous nous sommes connus en 1981/1982 lors du congrès constitutif de l’UNESM, ce qui ne nous rajeunit pas tous les deux. J’ai 50 ans et suis né à Kaédi où j’ai poursuivi mes études primaires et secondaires. Le bac obtenu, je m’inscris en Lettres modernes à la Fac de Lettres de l’Université de Nouakchott. En 1985, major de ma promotion en maîtrise de lettres, je bénéficie d’une bourse de 3èmecycle à l’Université de Nice mais je ferai le choix de rester à Paris pour préparer un doctorat en linguistique que je soutiendrai en 1992. Chargé de cours à l’Université de Paris V à partir de 1993 jusqu’en 2000, d’importantes responsabilités dans un centre de formation à Paris m’éloignent de mes charges de cours à l’université. A partir de 2000, j’entreprends des études de droit. Titulaire d’un DESS de droit des Affaires et de Fiscalité, d’un DEA de droit privé, je suis doctorant en droit privé à l’Université du Havre. Actuellement, Je suis professeur de français et de droit en BTS. Sur le plan politique, j’étais d’abord un militant du Mouvement des Elèves et Etudiants Noirs (MEEN) puis des Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM) à partir de 1983 où j’ai occupé des postes de responsabilité importants jusqu’en février 2006 date à laquelle, avec d’autres camarades, nous fondâmesFLAM/Rénovation. Lors de l’élection présidentielle de 2007, notre mouvement, pourtant membre de la Coalition des Forces du Changement Démocratique (CFCD), a préféré soutenir la candidature d’Ibrahima Moctar SARR dont le projet de société et le programme de gouvernement recoupaient nos idées. Tout naturellement, à la naissance de l’AJD/MR, parti que préside le candidat que nous avons soutenu, nous l’intégrons. J’y occupe depuis les fonctions de Secrétaire National chargé des Relations Extérieures. Comme mon ainé Gourmo, je suis un militant situé à gauche et fortement imprégné par les valeurs d’égalité, de liberté, de tolérance, de démocratie, de justice sociale et de solidarité, toutes valeurs que mon parti, l’AJD/MR, défend en Mauritanie. Ces valeurs sont encore plus utiles dans notre pays où depuis notre accession à l’indépendance, une volonté sournoise du système cherche à exclure certaines composantes nationales, notamment les négro-mauritaniens et les Haratines, à travers un racisme d’Etat qui nous a conduit à la catastrophe nationale et au malaise social et intercommunautaire entre actuel. Sur le plan associatif et culturel, je suis un militant pour la promotion de nos langues et de nos cultures. Membre actif de l’Association pour la Promotion de la langue et de la culture Soninkée (APS) dont je suis le 1er Vice-président, cette association à dimension transnationale regroupe des Soninkés de Mauritanie, du Mali, du Sénégal, de la Gambie et de la Diaspora. Tout récemment, elle a été à l’initiative, avec d’autres associations soninkées de la diaspora, de l’organisation, à Kayes au Mali, du premier Festival International Soninké. Enfin, sur le plan familial, je suis marié et père de deux enfants : une fille et un garçon.
0CVIDH : - Nous venons de fêter à l’instar de beaucoup de pays africains, le cinquantenaire de notre indépendance. Quel bilan faites-vous de ces cinquante ans. ?
Je ne sais pas s’il est possible de faire le « bilan » d’une époque historique qui n’est pas encore achevée, par-delà le symbolisme des dates et le fétichisme des chiffres ronds. Nous sommes toujours à l’époque de l’impérialisme et notre peuple est toujours soumis à des contraintes internes et externes fortes qui l’empêchent d’être seul maître de son destin. Nous avons un Etat national reconnu sur la scène internationale après une assez longue période de domination coloniale et de négation plus ou moins affirmée de notre droit à une existence indépendante de la part de certains de nos frères voisins. Ces deux chapitres sont clos et appartiennent désormais au passé. En soi, c’est une grande victoire dans laquelle le Président Mocktar ould Daddah a joué un rôle décisif. Dans la même foulée, il a créé un appareil d’Etat central qui a su, « Contre Vents et marées », maintenir notre pays, vaille que vaille, hors des turbulences qui auraient pu à l’époque l’emporter. Il a, de fait, contribué à façonner le noyau dur d’une conscience nationale de sauvegarde, nous prémunissant pendant longtemps contre certaines tentations irrédentistes que l’on aurait pu croire inscrites dans les gènes de notre jeune nation. En dépit de tout, le pays a tenu. Une économie nationale a été édifiée, un tissu urbain construit à partir de presque rien puisque, de toutes les colonies, avec le Tchad, notre pays était sans doute le moins bien pourvu, par la puissance coloniale. Mais, en même temps, tout cela s’est fait à l’ombre tutélaire de l’impérialisme français qui, pendant plusieurs décennies a fait subsister sa domination sous des formes variées et de plus en plus subtiles compte tenu des résistances que ce néocolonialisme provoquait dans le pays, y compris, dans les rangs du PPM, le parti unique du Président Ould Daddah. Mais cette résistance est d’abord venue des secteurs les plus « vitaux » de notre peuple, ceux de la jeunesse et des travailleurs qui, dans leur diversité ethnique vont agiter le drapeau de l’indépendance nationale réelle, du progrès social et de l’unité nationale que compromettait une politique devenue au fil des ans discriminatoire à l’encontre des couches sociales les plus faibles ( en particulier les Harratines) et des communautés négro-africaines de plus en plus marginalisées. Cette résistance n’a malheureusement pas pu empêcher le déchaînement de folie de l’ère Taya dont les blessures sont encore profondes à travers le « passif humanitaire ». De plus, malgré quelques progrès, notre économie reste encore fondamentalement rentière (extraction et exportation de matières premières), c’est-à dire improductive et incapable d’assurer à notre pays les conditions de son réel développement. Notre Etat est encore aujourd’hui, incapable de créer les conditions nécessaires de notre souveraineté économique et politique et nous restons tributaires du bon vouloir des autres, pratiquement en tout. Les progrès accomplis en matière démocratique sont encore d’une fragilité extrême et sont soumis aux humeurs des hommes du pouvoir et des aléas du rapport des forces du moment entre clans au sein de l’appareil d’Etat, singulièrement son secteur sécuritaire. L’éducation nationale est dans un état de délabrement tel qu’il faudrait pratiquement en revoir les fondements avec des pesanteurs lourdes qui sont autant de facteurs de division entre les communautés nationales et les groupes sociaux qu’elle tend constamment à dresser les uns contre les autres , au lieu de les unir et de constituer le socle de notre unité globale. Je ne parle pas de la santé qui, malgré certains progrès reste encore largement un secteur de luxe pour l’immense majorité de notre peuple ! Voilà, c’est un « bilan » très mitigé. Et si l’on demandait à l’enseignant que je suis une annotation marginale, je mettrais pour le pays « Doit impérativement mieux faire en tout ! ».
OCVIDH : Qu’en pensez-vous M. DIAGANA ?
Il est difficile de faire un bilan du cinquantenaire de la Mauritanie tant notre pays a connu ces cinquante années d’existence des soubresauts importants. De prime abord, je dois dire que je suis en accord avec mon frère Gourmo sur certains points du bilan dressé mais je suis naturellement en désaccord sur certaines appréciations. Il est incontestable que le gouvernement de Moctar OULD DADDAH, comparativement aux militaires qui l’ont renversé, apparaît comme un orfèvre de la politique, mais il doit endosser sa part de responsabilité dans les difficultés de cohabitation que notre pays connaît aujourd’hui. On peut mettre au crédit du premier président certains acquis comme cette intention unitaire exprimée à travers la volonté, dès le congrès d’Aleg de 1958, de faire ensemble la patrie mauritanienne, ou encore cette volonté d’édification d’un Etat moderne sorti du sable poussiéreux de Nouakchott,cette volonté d’une existence diplomatique contre « vents et marées » mais aussi et surtout une certaine volonté d’indépendance économique. En effet, à partir de 1972, face aux contestations intérieures et aux mécontentements populaires, le président Ould DADDAH, son parti politique (le PPM) et son gouvernement commencent à critiquer fortement le « néo colonialisme économique » français et reconnaissent volontiers que la Mauritanie n’avait qu’« une indépendance de façade ». Le président déclare que cette ère doit prendre fin et le pays entrer dans « sa seconde indépendance », sa « nouvelle indépendance » : l’« indépendance économique ». On peut donc citer trois mesures symboliques fortes : la rupture des accords de coopération avec l’ancienne puissance coloniale, la création d’une monnaie nationale en 1973 et la nationalisation de la MIFERMA en 1975. Je partage donc une bonne partie du constat du professeur LO Gourmo sur le bilan et de la politique de DADDAH, mais je diverge naturellement de lui, à propos de l’appréciation de certains ratés et méfaits de la politique de DADDAH. En effet, pour le professeurLO Gourmo, si je l’ai bien compris, … l’unité nationale était compromise par « …une politique devenue au fil des ans discriminatoire ». J’estime, pour ma part que cette politique n’est pas « devenue au fil des ans discriminatoire » mais qu’elle procédait d’une stratégie dès le début de notre indépendance. En effet, aussitôt que la Mauritanie est devenue indépendante, le président a rompu l’espèce de pacte qui, depuis le congrès d’Aleg, l’unissait aux leaders des populations du Sud qui étaient très inquiets quant à leur avenir dans cet ensemble à dominante arabo-berbère et qui auraient obtenu des garanties non inscrites dans la constitution pour que le nouvel état soit un trait d’union entre l’Afrique noire et le monde arabe et respecte leur réalité culturelle spécifique. La Mauritanie ne fera pas alors partie de la fédération du Mali qui regroupera finalement le Sénégal et le Soudan (actuel Mali). Hélas, DADDAH ne respectera pas cette promesse qui apparaît comme une première trahison. Ce qui fait par ailleurs croire à une stratégie de marginalisation dès la naissance de notre nouvel Etat, c’est quand Moctar Ould DADDAH fait tout pour favoriser le chauvinisme ense rapprochant davantage du monde arabe, rompant ainsi le pacte de trait d’union conclu au départ des indépendances. Notre diplomatie essentiellement orientée vers le monde arabe ; l’arabisation forcée et forcenée n’a pas seulement créé les premières tensions interraciales de 1966, mais a surtout produit un enseignement au rabais de cette même langue arabe, au moment où le français et les francisants sont relégués à l’arrière plan. La langue arabe était également la seule langue nationale élevée au rang de langue officielle pour détrôner le français afin de corriger, disait-on, le déséquilibre de l’administration et de l’éducation fortement dominés par les « francisants ». A ce titre, je dois rappeler que nous avons eu quelques divergences avec le Mouvement National Démocratique (MND) du professeur LO Gourmo qui, à l’époque, estimait que nos revendications sur la question nationale étaient une contradiction secondaire par rapport à la contradiction principale qui était la lutte contre l’impérialisme. Néanmoins, on ne peut pas faire porter toute la responsabilité de nos déboires sur le premier président, d’autant qu’il apparaît comme un « amateur de la division nationale» à côté de TAYA. En effet, celui qui portera durablement atteinte à l’unité nationale, qui exacerbera les tensions intercommunautaires est sans conteste OULD TAYA sous le régime duquel la Mauritanie a frôlé l’éclatement, connu le désastre et qui a légué un pays divisé par des années de dictature et d’oppression nationale en direction de la communauté négro-africaine qui a subi un véritable génocide, une épuration ethnique, un déni de droit et de nationalité de la part de l’Etat et de son système. Le résultat au terme de cinquante ans d’indépendance formelle, c’est un pays divisé qui se cherche encore, où l’essentiel de ce qui constitue son fonctionnement administratif, économique, politique, culturel et social est monopolisé par quelques tribus ayant exercé le pouvoir dans la seule communauté arabe. Les Haratines et les Négro-africains sont systématiquement exclus des forces armées et de sécurité, du monde économique et commercial, de l’administration et de tous les autres secteurs importants y compris le secteur privé. Les exceptions qui confirment la règle servent de faire valoir à une oligarchie éthnoraciale de plus en plus réduite. Cinquante ans après notre indépendance, la pauvreté gagne de plus en plus de monde, le chômage des jeunes est un des plus importants de la sous-région, le système éducatif est en lambeau, notre système de santé, malgré quelques avancées, laisse à désirer, la corruption gangrène encore notre administration malgré les tentatives du gouvernement de la combattre, la capitale mauritanienne manque cruellement d’eau, source de vie, de nouvelles formes de fanatisme religieux viennent perturber l’exercice de la foi dans la quiétude, et enfin l’espoir d’un vivre ensemble harmonieux dans une Mauritanie non raciale, non esclavagiste, égalitaire, juste, unitaire, réellement démocratique et solidaire risque de constituer hélas encore un mirage lointain si l’on ne s’attaque à certains fossoyeurs de notre unité nationale tapis dans l’ombre et dans les allées du pouvoir. Et enfin, comme le professeur LO Gourmo, en tant qu’enseignant, si je dois donner une appréciation, je dirais que le bilan est « médiocre » et je donnerai un « AVERTISSEMENT » pour incompétence aux autorités qui nous ont gouvernés. Et les autorités actuelles doivent se ressaisir !
OCVIDH : – Quelles observations faites-vous des mesures prises par le Président Mohamed Ould Abdel Aziz depuis son arrivée au pouvoir ?
Notre parti a déjà salué, à travers des communiqués et déclarations, certaines actions du gouvernement qui allaient dans le même sens que le programme de campagne défendu par notre candidat, le président Ibrahima Moctar SARR, en juin-juillet 2009. L’AJD/MR trouve par exemple, positive la poursuite, par le Chef de l’Etat, du retour de nos compatriotes déportés, sa volonté de s’attaquer à la question du passif humanitaire, à travers les indemnisations déjà commencées même si notre parti trouve inefficace la méthode choisie, insuffisantes les mesures préconisées et incomplets et arbitraires les partenaires choisis. Toutefois, notre parti regrette les tentatives pour interrompre le retour des déportés. L’AJD/MR s’est d’ailleurs déjà mobilisée, en rencontrant entre autres, le Ministre de l’Intérieur, pour que le retour de nos compatriotes se poursuive jusqu’au dernier mauritanien. L’AJD/MR approuve, par ailleurs, la volonté des pouvoirs publics de réintégrer des fonctionnaires civils radiés de la Fonction Publique mais regrette le retard pris dans sa mise en œuvre et qu’aucun cas n’ait été fait des fonctionnaires militaires injustement radiés. Le parti approuve ensuite la volonté du Chef de l’Etat de lutter contre la gabegie à travers, entre autres, la révocation des walis de Nouakchott et Nouadhibou, l’arrestation de hauts responsables pourtant proches d’importants membres du gouvernement, retour au parking des véhicules d’Etat en dehors des horaires de travail, arrestation des hommes d’affaires et le détournement des fonds publics. Cependant, il met en garde contre toute tentative de règlement de comptes politiques tout en préconisant de s’attaquer à toutes les formes de gabegie de quelque part qu’elle vienne. Le parlement mauritanien a admis le principe de la double nationalité qui est une préoccupation de beaucoup de Mauritaniens de la diaspora. D’ailleurs, lors de sa tournée en Europe et aux Etats-Unis avant l’élection présidentielle de juin-juillet 2009, Ibrahima Moctar SARR avait pris l’engagement devant cette diaspora de régler cette question s’il était élu. Nous ne pouvons donc que nous réjouir de cette initiative parlementaire. Dans sa déclaration de politique générale devant la représentation nationale, le Premier Ministre a annoncé vouloir encourager une politique de discrimination positive en faveur des couches défavorisées notamment en faveur des anciens esclaves. Cette idée également défendue par le président Ibrahima Moctar SARR lors de sa dernière campagne ne peut que nous convenir. Néanmoins, là aussi, nous exhortons les pouvoirs publics à passer à des actes concrets forts pour donner une vraie visibilité à une politique volontariste tant attendue. C’est fort de tout cela que, dans un document paru le 26 Janvier 2010 intitulé « ce que pense l’AJD/MR », le Bureau politique avait apprécié positivement la rupture amorcée par le gouvernement du Président Mohamed Ould Abdel Aziz en faisant de l’unité nationale un objectif essentiel à atteindre ce qui suppose « une rupture totale avec les pratiques défaillantes… en renforçant l’entente générale pour préserver notre société des dangers consécutifs aux sentiments de lésion, d’injustice et d’exclusion ; en combattant toute pratique contraire à l’unité nationale en faisant de la promotion de la lutte contre le tribalisme, le racisme et les appartenances étroites une priorité. Par ailleurs, mettre en place une politique de discrimination positive au profit des catégories démunies, poursuivre le règlement du passif humanitaire par la réparation des préjudices et lutter contre la gabegie » constituent des actes forts que notre parti salue . Enfin cette appréciation positive de l’action gouvernementale a tout naturellement conduit notre parti à prendre contact avec la coordination des partis de la majorité présidentielle. Et à la suite d’une longue négociation qui a duré presqu’un an, l’adhésion de notre parti à la Coalition des Partis de la Majorité devient effective le 23 décembre 2010, après conclusion d’un accord portant sur les points suivants qui constituent pour nous des préoccupations majeures: 1°) Le sort réservé aux conclusions des états généraux de la démocratie dont le président Mohamed OULD ABDEL AZIZ avait pris l’engagement d’en appliquer les points consensuels ; 2°) L’application effective de la loi criminalisant l’esclavage ; 3°) La question des rapatriés du Sénégal ; 4°) La suite du règlement du passif humanitaire ; 5°) La situation des langues nationales et leur place dans les médias publics ; 6°) La politique extérieure de la Mauritanie ; 7°) La question foncière. A propos des langues nationales et leur utilisation dans l’espace public, notre pays doit fournir encore un grand effort comparativement à nos voisins du Sénégal ou du Mali. En effet, il est, pour le moins surprenant, de voir des Mauritaniens, s’offusquer de voir un leader politique national (Ibrahima Moctar SARR) utiliser, dans un débat public, une langue nationale (le pulaar) pourtant reconnu par la constitution. Pour que ces quelques mesures que nous jugeons positives rassurent, le gouvernement doit aller plus loin dans ses intentions ; et à titre d’exemple, à côté de l’arabe, il doit créer les conditions d’une véritable promotion des langues nationales. Et pour créer des conditions véritables de confiance entre nos différentes communautés nationales, le gouvernement serait inspiré de créer, rapidement, un ministère de l’éducation de base, de l’alphabétisation et des langues nationales comme il en existe dans certains pays comme le Mali. Ce ministère aura, entre autres, pour tâches de travailler à la promotion des langues nationales en vue de leur officialisation. Cela pourrait montrer les bonnes dispositions des autorités politiques de notre pays à « consolider » l’unité nationale qui reste à construire sur beaucoup d’autres aspects. OCVIDH : Monsieur LO, qu’en dites-vous ?
M. O. Abdel Aziz est directement et sans discontinuer, au pouvoir depuis son Coup d’Etat d’août 2008. Il a donc eu largement le temps et les moyens d’imposer sa marque dans la vie politique, économique et sociale du pays. Durant la campagne électorale, et en échos avec les justifications du Coup d’Etat, il avait promis «de résoudre tous les problèmes des mauritaniens », singulièrement ceux des plus pauvres et des plus faibles dont il s’était autoproclamé « Président ». Au vu de la situation générale du pays, le bilan est facile à dresser. Le seul programme économique annoncé s’est résumé à un mot d’ordre : « lutte contre la gabegie ». Pour cela, des mesures spectaculaires furent prises qui consistèrent à arrêter des hommes d’affaires appartenant à des clans tribalo-financiers adverses et des hommes politiques qui leur étaient proches, dans l’objectif manifeste de les affaiblir tout en les neutralisant, le cas échéant en les recyclant et les intégrant dans la nouvelle configuration économique et politique de même type hégémonique que naguère. D’autres personnes issues du pouvoir mais de peu d’importance politique sont également arrêtées, sans frais, pour servir de faire valoir de la « lutte contre la gabegie » et mieux camoufler des pratiques autrement plus graves que celles qui leur étaient reprochées. Au cours de ces trois dernières années, la principale « réussite » du pouvoir est d’avoir fait fondre l’ancien clan hégémonique (instauré par Taya) en le remplaçant par un autre. Le dernier rapport fait par l’UFP sur la question de l’évolution des rapports entre les grands groupes maîtres de l’import chez nous, nous donne un éclairage très instructif de ce que furent, au fond, les principaux enjeux des bouleversements politiques intervenus dans notre pays ces dernières années. Pour l’essentiel, tout se ramène en fait à une gigantesque lutte d’influence entre clans hégémonistes ! Ainsi s’expliquent les pratiques suivies depuis trois ans en matière de marchés publics, devenus un moyen de renforcer la domination du nouveau clan et un levier pour en enrichir les membres. Même les politiques d’investissement – en matière d’infrastructures notamment- (avec des projets hérités en grande partie de l’époque de Sidi Ould Cheikh Abdallahi) sont furieusement orientées dans cet objectif de donner des marchés très juteux à cette clientèle et de lui tailler des parts de lion (la « goudronite » aigue…). Ainsi s’explique aussi la politique, en apparence, très étrange des nominations et « dénominations » dans les différentes sphères de la fonction publique qui, tout en déstabilisant l’ensemble du système administratif et judiciaire, conforte la mainmise du cartel en personnalisant de plus en plus les liens entre les agents de la Haute fonction publique et le Chef suprême auquel tous doivent une allégeance quasiment royale. C’est le sens du fameux « Je contrôle tout… » qui donne la mesure de la paralysie institutionnelle qui en est résultée dans ce pays. En conséquence de cette centralisation excessive et des peurs qu’elle déclenche au sein de l’appareil administratif, nous en sommes revenus aux pires moments du parti- Etat, simple relais du Chef et machine infernale destinée à assurer sa perpétuation à la tête du pays. Ce ne sont pas là des « ingrédients » mais les caractéristiques même des régimes dictatoriaux qui se déploient sous nos yeux. Exactement comme on les a vécues depuis une trentaine d’années au moins! D’où la fragilisation consciente des libertés, le refus de voir s’instaurer un climat de normalisation démocratique, la violation systématique des droits de l’opposition, la répression récurrente contre les organisations et les secteurs de la société civile, le refus de respecter le cadre défini en commun pour tourner la page du passé putschiste du pays et créer un réel climat de confiance entre les acteurs politiques ( Accord de Dakar) etc. Bref, le système Ould Taya se redéploye donc avec faste et désormais sans fard… Les alliés les plus honnêtes (les plus naïfs ?) du pouvoir sont bien obligés de constater, en permanence, le décalage abyssal entre les proclamations de foi lénifiantes et les dures réalités. Particulièrement sur les questions les plus sensibles et pour lesquelles des « mesures » étaient attendues par eux pour preuve de leur bon choix, au bon moment. Questions de l’esclavage et du « passif humanitaire » ? La dernière fois qu’un militant de la lutte anti-esclavagiste était arrêté et écroué, avant la dernière mise en scène de la condamnation de Biram O. Dah et ses compagnons et leur « grâce » présidentielle, c’était justement à l’époque de Ould Taya, il y’a plusieurs années. Le premier Chef d’Etat du pays qui, non seulement a reconnu les crimes collectifs commis contre les négro-africains mais demandé pardon au nom de l’Etat, c’était Sidi Ould Cheikh Abdallah. Dans un Discours officiel. Ce n’était pas à Kaedi mais à Nouakchott. Pas après un Coup d’Etat militaire mais après la première élection démocratique de l’histoire du pays. Il fut également le premier à avoir mis en œuvre le principe du retour des déportés et reconnu leur droit à être réintégrés dans la collectivité nationale. Tout cela avait crée un climat d’apaisement sans précédent sur le front de la question nationale, le Président n’hésitant pas pour cela à dédiaboliser les FLAM, en communiquant directement avec leurs principaux dirigeants. Quelles « mesures » ont été initiées par le régime en place aujourd’hui qui aillent plus loin et plus efficacement ? Aucune ! Au contraire, après en avoir fait une sorte de cheval de bataille électoral, les tenants actuels du pouvoir remettent le compteur du règlement de ce passif, à zéro, arrêtent unilatéralement et sans explication le mouvement de retour, sabotent le processus de réinstallation des déportés revenus, rejettent leurs justes revendications de réintégration dans la fonction publique et leur indemnisation, refusent toute discussion de fond sur ce dossier, spécialement dans son volet le plus important à savoir l’exigence d’identification des criminels et de restitution des dépouilles des massacrés etc. Plus que jamais, déporteurs, massacreurs et tortionnaires continuent de tenir la dragée haute et le haut du pavé. Des chauvins doctrinaires sont au cœur du système politique en place. Jamais il n’ya eu une telle arrogance chauvine et raciste au plus haut niveau. Le Premier Ministre refuse avec mépris, de répondre à un journaliste mauritanien ayant osé s’exprimer dans une langue officiellement enseignée dans le pays (le français)-alors que lui-même est francisant notoire, remettant l’huile sur le feu de la guerre linguistique. Sarr Ibrahima, Président d’un parti allié à l’UPR est obligé de réagir avec force pour se faire entendre dans une réunion « officielle » avec ses amis en raison de leur comportement inacceptable et chauvin à son égard… Au cours de ces deux dernières années, et singulièrement depuis que le régime a cru avoir tourné la page du putsch, avec le soutien actif de certains milieux politiques négro-africains, le désarroi et le désespoir sont de retour en force chez les élèves et les étudiants, les cadres, les paysans etc. de ces communautés. Est-ce ainsi que l’unité nationale pourra être préservée ? Est-ce de cette façon qu’elle pourra être considérée comme « un objectif essentiel » à atteindre alors que l’Etat dans son ensemble est pris en otage par l’hégémonisme, le chauvinisme et leurs ombres anti démocratiques? Il s’agit, pour chacun, d’être concret et de répondre, en son âme et conscience, aux questions simples sur lesquelles avaient porté les promesses électorales du régime en place et leurs alliés : 1°) Les conditions de vie des pauvres- toutes communautés confondues- se sont-elles améliorées ou détériorées depuis ces trois dernières années ? 2°) La loi criminalisant l’esclavage est-elle effectivement appliquée par les tenants du pouvoir ? 3°) La question des rapatriements des déportés est-elle sérieusement prise en charge par eux ? 4°) S’achemine-t-on vers le règlement définitif du passif humanitaire ou vers son enterrement total ? 5°) Y’a-t-il eu progrès ou recul en matière de libertés démocratiques par rapport à la période ayant précédé l’arrivée du régime actuel au pouvoir ? 6°) Le régime fait –il montre d’une bonne disposition pour un règlement juste et équitable de la question des langues ou agit-il d’une manière discriminatoire et provocatrice ? C’est la réponse à ces questions qui, seule, peut donner la mesure de la sincérité du régime dans ses différents engagements. Pas ses bonnes intentions affichées depuis trois ans et jamais matérialisées !
OCVIDH : En rejoignant la majorité présidentielle, l’AJD/MR sera-t-elle en mesure d’honorer les engagements qu’elle a définis avec ses nouveaux partenaires ?
Je ne sais quoi répondre à cette question, n’étant pas membre de ce parti. Je sais seulement que les engagements électoraux et propagandistes souscrits par les tenants du régime concernant le règlement du passif humanitaire et la lutte contre les discriminations dont font l’objet les catégories sociales et les communautés nationales les plus faibles, particulièrement les Haratines et les négro-africains, ne sont à ce jour pas encore respectés. Au contraire, on assiste même à une tendance à l’aggravation de ces questions : arrêt brutal des rapatriements des déportés au Sénégal, refus obstiné de reconnaître ce même droit au retour organisé pour les déportés au Mali, refus obstiné d’ouvrir le dossier de la restitution des dépouilles des disparus et juste indemnisation des ayants droits etc. etc. En matière de lutte contre l’esclavage, la régression est évidente également comme en témoigne le récent et douloureux épisode répressif et judiciaire de O. Biram et ses compagnons…En fait , il semble que l’on assiste à un retour en force des pratiques les plus réactionnaires du régime de Ould Taya sur le plan des questions nationales et sociales. Ce système, déstabilisé depuis le départ de ce dernier, se restructure et se revitalise et l’UPR en est le principal moteur, en imitation caricaturale du défunt PRDS ! C’est ce que tout le monde observe de plus en plus nettement…
OCVJDH : Votre point de vue M. DIAGANA ? Merci de nous donner l’occasion d’expliquer une fois de plus ce qui a motivé notre adhésion à la majorité présidentielle. Mais avant de répondre précisément à votre question, il me semble utile de faire un historique pour rafraichir la mémoire de vos lecteurs car cette adhésion n’a pas été faite sur un coup de tête. Aussi, il sera important, peut-être, de mieux comprendre pourquoi notre parti qui a toujours hésité à travailler avec le pouvoir, a fini, après un long processus, par adhérer à la Coalition des Partis de la Majorité. Et le président de notre parti, dans son discours, de bien rappeler les faits suivants. En 2005, ceux qui constituent aujourd’hui le parti étaient les seuls, en dehors de deux petites formations politiques à refuser de signer un chèque en blanc pour le CMJD de Ely Ould Mohamed VALL pour mener sa transition dont Ibrahima Moctar SARR avait prévu la dérive. Lors du magistère du Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, nous n’avons pas accepté de faire partie de son gouvernement dès lors qu’il nous était refusé d’en discuter les conditions pendant que certains de nos partenaires de l’opposition de l’époque, dont nos amis de l’UFP de mon contradicteur, le professeur LO GOURMO, sûrement pour d’excellentes raisons qui leur sont propres, ont rejoint sa majorité avec nos autres amis de TAWASSOUL. Quand est intervenu le coup d’état du 06 août 2008, notre parti avait pris acte du changement tout en refusant de soutenir le Haut Conseil d’Etat (HCE) tant que ce dernier n’aura pas accepté de définir avec nous les termes d’une meilleure transition pouvant conduire vers une démocratie véritable. La plateforme proposée par cinq partis de l’opposition démocratique dont le nôtre, ayant reçu une fin de non recevoir en ce qui concerne deux points essentiels proposés par le RFD, l’AJD/MR, par solidarité et surtout à cause d’un engagement pris devant ses pairs, décida de ne pas accompagner le HCE bien que celui-ci ait accepté l’essentiel de ses points inscrits dans la plateforme. Cette décision a été à l’origine d’une dissidence au sein du parti, laquelle tenait coûte que coûte à rejoindre le pouvoir. Pour le reste, l’AJD/MR est restée constante dans ses positions de principes tout en encourageant les bonnes initiatives d’où qu’elles venaient pour désamorcer la crise institutionnelle. Après plusieurs rencontres et discussions entre le président de la République et le président de l’AJD/MR, une certaine confiance s’est instaurée quandIbrahima Moctar SARR a perçu chez Mohamed Ould Abdel AZIZ une certaine volonté de changer les tristes réalités que nous vivons en ce moment et qui se nomment déchirure nationale et exclusion, déliquescence de l’Etat, déchéance morale et spirituelle, gabegie et corruption, mal gouvernance et crise économique, maladie et chômage, exploitation de l’homme par l’homme sous toutes ses formes. J’insiste, à dessein, sur cette notion de confiance car elle est importante en politique, surtout chez nous en Mauritanie où des trahisons, des coups bas, des retournements de veste ou de boubou, des alliances contre nature, des transhumances politiques et autres chausses trappes furent, par le passé, une spécialité au sein d’une certaine classe politique. C’est d’ailleurs ce problème de confiance qui a fait qu’en 2007, lors de l’élection présidentielle, un candidat malheureux éliminé du deuxième tour, pourtant membre de la Coalition des Forces du Changement Démocratique (CFCD) a préféré porter son choix sur un autre candidat qu’il avait qualifié d’homme de paille des militaires quelques semaines plus tôt, parce qu’il ne faisait pas confiance à son partenaire de laCFCD. Lors donc de leurs multiples rencontres, le président SARR a observé le président AZIZ dans ses attitudes et dans son action après l’avoir écouté. Il a compris son ambition pour la Mauritanie et son empressement à réaliser ses objectifs et a perçu également les nombreux défis auxquels il devra faire face. Avant tout, son pragmatisme qui devra être éclairé par une vision mieux élaborée, parce que concertée et expérimentée, ce qui suppose l’acceptation de l’implication de tous les acteurs essentiels pour la mise en œuvre de son programme de rénovation nationale. Ensuite ses adversaires d’hier et d’aujourd’hui, ceux qui veulent coûte que coûte maintenir le système antérieur dont il a hérité les effets indus négatifs, et ceux qui contestent sa légitimité au point de ne pas voir les grands changements qui s’opèrent sous les yeux et qui ont besoin d’être soutenus. Mais aussi, l’héritage de Maouiya Ould Sid’ Ahmed TAYA et son système lourd, du passif humanitaire, de mirage économique fait de faux et usage de faux pour tromper les institutions internationales, de blanchiment d’argent, de vente de drogue, d’exclusion et de racisme, de maintien des pratiques esclavagistes et du clientélisme politique. Et enfin, une nature hostile, un environnement social difficile où les plus démunis continuent de vivre le calvaire, dans des bidonvilles mal éclairés, avec une jeunesse désœuvrée et livrée à elle-même et destinée à servir de réservoir pour le grand banditisme urbain et des prétendus jihadistes. Dès lors, l’AJD/MR a plus observé la démarche volontariste que les résultats obtenus pour assainir la situation économique, freiner les gaspillages et la gabegie, redonner l’espoir aux couches les plus démunies et revisiter notre politique extérieure. En effet, à peine un an et demi d’exercice de pouvoir, on ne peut tout attendre d’un homme quelle que soit sa volonté, compte tenu de l’ampleur des dégâts de l’ère deTAYA. Notre parti a surtout noté le courage pour poser les jalons d’une réconciliation nationale vraie, par la reconnaissance des crimes commis au nom de l’Etat contre une communauté nationale, le début des réparations et la poursuite du retour des déportés. Devant l’ampleur de ces défis, notre parti a compris que le président de la République avait besoin d’être soutenu pour aller plus en avant et de manière plus résolue car les attentes sont grandes, certaines se sont même transformées en déception pour ceux qui ne faisaient qu’attendre depuis plus de deux décennies. Tout cela n’a pas décidé l’AJD/MR à franchir le pas pour rejoindre la majorité tant que celle-ci n’aura pas accepté d’intégrer dans son programme certaines questions essentielles. C’est ce qui a été réalisé le 23 décembre 2010 après des discussions longues mais qui ont abouti à un consensus. Alors pour répondre à votre question, allons-nous honorer les engagements que nous avons définis avec nos partenaires ? Nous avons perçu dans le programme présidentiel des points en harmonie avec les idées que nous défendons ; alors avec beaucoup d’humilité mais avec conviction, nous disons simplement que nous serons vigilants pour que le programme du Président de la République soit appliqué avec plus de sérieux et de discernement mais aussi avec détermination au profit de tout le peuple mauritanien. Nous veillerons naturellement à ce que ces points consensuels qui constituent la raison d’être de notre présence au sein de la majorité soient pris en compte dans la mise en œuvre de ce programme. Et pour rassurer nos amis, nos camarades et tous ceux qui défendent la même cause que nous depuis bientôt trois décennies, je voudrais leur dire que nous n’avons renoncé à aucun de nos principes même si nous considérons que ce consensus est un pas important à réaliser tout en espérant que cette proximité avec les partis de la majorité permettra de lever beaucoup d’incompréhensions et faire accepter l’essentiel du programme de l’AJD/MR. Notre arrivée à la Coalition des Partis de la Majorité dérange certains, y compris dans cette majorité : il suffit, pour s’en convaincre de se souvenir des réactions hostiles de certains leaders politiques le jour de la signature, ou le tollé que l’intervention en pulaar du président SARR a créé. Et comme l’a si bien dit le président Ibrahima Moctar SARR dans son fameux discours, « L’AJD/MR, n’entend pas par cette adhésion, venir en trouble fête, ou en empêcheur de tourner en rond ; elle ne sera pas non plus un wagon de plus pour le train du pouvoir. Notre prétention est d’être plutôt le nouveau moteur de la locomotive pour aller plus vite et mieux ». Y arriverons-nous ? Nous le souhaitons, nous l’espérons, en tout cas, nous faisons tout pour, dans l’intérêt du peuple mauritanien tant meurtri. Et si par extraordinaire, nous constations que nos partenaires n’ont aucune volonté d’appliquer nos engagements communs, nous en tirerons toutes les conséquences sans tambours ni trompettes.
OCVIDH : On a l’impression qu’il y a une accélération des expropriations des terres du sud. Face à cette situation, quelles sont vos préconisations et quels conseils donneriez-vous aux propriétaires ? Cette question est une préoccupation quotidienne de l’AJD/MR. C’est ainsi que notre parti a dépêché une délégation qui s’est rendue le vendredi 26 novembre 2010 dans quatre sites de rapatriés du Sénégal installés dans la commune de Rosso, notamment au PK 3, PK 6, Toulel Diéri et Rosso-Lycée afin de s’enquérir de la situation de ces derniers. Il en est ressorti, entre autres, des problèmes fonciers, précisément une expropriation des terres au PK 6 et PK 7. Au-delà des populations de Rosso, il est fort regrettable de constater des tentatives d’expropriations des populations du Sud (du Trarza au Guidimakha en passant par le Brakna et le Gorgol) au profit de riches exploitants venus d’ailleurs. A travers une déclaration en date du 30 novembre 2010, l’AJD/MR a aussitôt lancé un appel pressant à l’Etat mauritanien pour qu’il s’engage effectivement à trouver des solutions appropriées aux problèmes qui assaillent ces populations vulnérables qui ne demandent qu’à mener une vie normale sur la terre de leurs ancêtres à l’instar de leurs autres compatriotes. Et devant des menaces d’expropriations qui se profilaient à l’horizon, très récemment, le 2ème Vice Président de l’AJD/MR a rencontré à ce sujet le ministre de l’intérieur et de la décentralisation car cette lancinante et récurrente question foncière mobilise de nos jours paysans et éleveurs de la vallée du fleuve toutes ethnies confondues. Il a tout naturellement plaidé la cause des populations en demandant le respect des droits de propriété des populations sur ces terres, une concertation et une meilleure implication de ceux-ci dans ce qui les concerne directement. Il est évident qu’un parti responsable comme l’AJD/MR ne peut que soutenir les propriétaires dans leur refus de toute expropriation qu’elle juge déplacée et inadmissible. Nous conseillons naturellement aux populations de s’opposer aux intentions des pouvoirs publics de céder à des riches investisseurs étrangers des superficies importantes de terres agricoles du Sud, leurs seules richesses ancestrales.
OCVIDH : Monsieur LO, partagez-vous cette analyse ?
Depuis la fin des années 70, les grands milieux financiers, constitués par de grands commerçants hégémonistes alliés à des hommes politiques, lorgnent avec gourmandise les terres de la Vallée, avec le démarrage de l’Après Barrages, dans le cadre de l’OMVS. C’est ce petit cercle qui, en fait, est à l’origine de l’intensification du chauvinisme et sa transformation en chauvinisme criminel d’Etat sous O. Taya. Ces spéculateurs éhontés ont décidé, pour faire main basse sur ces terres appartenant depuis toujours, pour leur grande part, à des communautés négro-africaines, de créer un climat d’hostilité à leur égard dans tout le pays, profitant de toutes les occasions pour semer troubles et instabilité. La politique de violation systématique des droits humains suivie alors est donc, au fond, l’expression concentrée de cette volonté d’hégémonie économique et financière d’un clan et dont les négro-africains furent à l’époque les principales victimes, mais pas exclusivement. En dépit de la déportation de plusieurs milliers d’entre eux, cette politique a fondamentalement échoué puisque les terres sont pour l’essentiel demeurées entre les mains de leurs propriétaires malgré des accaparements dans certaines régions. Mais la cause réelle de cet échec n’est pas l’Etat ni une subite conversion des accaparateurs en gentils et justes investisseurs. La cause de cet échec provient, d’une part, de la dénonciation massive de la situation faite aux négro-africains (surtout avec la poussée démocratique des années 90) et, d’autre part, de l’échec lamentable des groupes hégémonistes à investir dans le foncier et à y spéculer puisque ce sont eux précisément qui monopolisent l’importation des produits agricoles et donc rendent très peu rentable toute activité agricole nationale digne de ce nom ! Aujourd’hui, c’est tout autre chose. Aujourd’hui, l’Etat est démarché par des investisseurs étrangers qui veulent ces mêmes terres de la Vallée dans le contexte d’une course mondiale vers la Grande industrie agroalimentaire. Comme le constate mon ami et « non moins concurrent politique »- puisque allié au régime, Ousmane Diagana (que je salue et dont je témoigne ici de la sincérité des engagements politiques), les velléités (tentatives) d’expropriation de ces terres explosent « du Trarza au Guidamakha en passant par le Brakna et le Gorgol ». Comme naguère sous Taya, c’est l’Administration Centrale qui prête main-forte aux intermédiaires et ouvre toute grande la porte des expropriations spéculatives. Au lieu d’aider les paysans à s’organiser, à leur faire connaître leurs droits et à leur apporter le soutien nécessaire face à de puissants réseaux financiers globaux voire mondiaux appuyés sur des intermédiaires locaux souvent véreux, le pouvoir et son administration jettent le désarroi dans ces milieux paysans en menaçant les gens par oukases de leur reprendre leurs terres ! Pour faire face à ces menaces, les paysans doivent s’organiser ensemble sans particularisme, refuser les intermédiaires (qui sont souvent des aide-négriers) et revendiquer de manière autonome et unitaire leur droit de protection de l’Etat. Ils doivent, en même temps, s’ouvrir à la modernisation, accepter des partenariats avec des investisseurs, nationaux ou étrangers, et réclamer le soutien juridique et technique de l’administration d’Etat qui doit être là pour çà. Ils doivent exiger le droit du « premier venu premier servi », étant entendu qu’ils ne pourront durablement rester avec une mentalité surannée, semi féodale, en matière de gestion et d’exploitation foncières. Propos recueillis par Moulaye DIOUM Source: SahelInfo (Mauritanie)
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Mardi, 05 Avril 2011 11:29 |